Anne-José Lemonnier, Lettre à l’Océan

Un petit livre comme une longue lettre adressée non à l’océan mais à une morte, Laure. Claire, la vivante lui parle jour après jour, saison après saison, pour combler le manque, pour constater ce qui ne sera plus, pour dire sa douleur. Les mots de cette belle prose poétique viennent comme les vagues, construits en très courts chapitres qui se recouvrent les uns après les autres, et suivent le rythme d’une marche le long des chemins côtiers. La mort jalonne chaque page mais se fait progressivement plus familière sur le chemin du deuil finalement accepté.

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Souvenirs, souvenirs

Ce début de mai est bien gris, et la pluie qui tombe avec obstination propice aux rêveries mélancoliques. Je regarde les nuages à travers ma fenêtre, j’écoute le bruit des gouttes, je jette un oeil au chat qui est plongé dans une sieste frileuse. Très baudelairien … Un jour de spleen.

Le premier des spleens exprime précisément cette lourdeur des longues journées d’ennui. Secrets enfouis, traces des amours passées, dettes et procès, tout y est pesant et marqué par la mort. Les plus chers souvenirs sont dévorés par les remords, l’esprit du poète devient une fosse commune que rien n’éclaire et cette force destructrice du passé dévore même le présent où la matière vivante est transformée en pierre.

Philippe de Champaigne, Vanité, 1671, huile sur toile (28 x 37 cm), Musée de Tessé, Le Mans

                Spleen

J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans.

Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans
De vers, de billets doux, de procès, de romances,
Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances,
Cache moins de secrets que mon triste cerveau.
C’est une pyramide, un immense caveau,
Qui contient plus de morts que la fosse commune.
– Je suis un cimetière abhorré de la lune,
Où comme des remords se traînent de longs vers
Qui s’acharnent toujours sur mes morts les plus chers.
Je suis un vieux boudoir plein de roses fanées,
Où gît tout un fouillis de modes surannées,
Où les pastels plaintifs et les pâles Boucher
Hument le vieux parfum d’un flacon débouché.

Rien n’égale en longueur les boiteuses journées,
Quand sous les lourds flocons des neigeuses années
L’ennui, fruit de la morne incuriosité,
Prend les proportions de l’immortalité.
– Désormais tu n’es plus, ô matière vivante !
Qu’un granit entouré d’une vague épouvante,
Assoupi dans le fond d’un Sahara brumeux ;
Un vieux sphinx ignoré du monde insoucieux,
Oublié sur la carte, et dont l’humeur farouche
Ne chante qu’aux rayons du soleil qui se couche.

 

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Au pied de la lettre

Enfants, vous vous êtes peut-être déjà interrogés sur certaines expressions imagées dont le sens figuré vous avait échappé. Monter sur ses grands chevaux, danser devant le buffet ou être soupe au lait … autant de moments de perplexité pour moi lorsque j’avais découvert ces phrases pour la première fois.

Brueghel l’Ancien, grand spécialiste des scènes populaires de village, s’est attaché à représenter les proverbes de son pays, en peignant leur sens littéral dans une composition foisonnante mais virtuose et remarquablement équilibrée. Certains spécialistes y reconnaissent jusqu’à 120 expressions.

Pieter Brueghel l’Ancien, Les proverbes flamands, 1559, huile sur bois (117 x 163 cm), Gemäldegalerie, Berlin

Le tableau est exposé à Berlin, à la Gemäldegalerie. En attendant de la visiter, vous pouvez vous rendre sur la page de La boite verte qui répertorie clairement plus de quatre-vingts références de l’oeuvre.

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Monstrueuses créatures

Je souhaite l’amour vivant, l’impossible et le chimérique.
Magritte

De passage à Bruxelles, j’ai pris le temps de contempler ce tableau de Khnopff, inquiétant, ambigu, et fascinant à la fois.

Fernand Khnopff, Des caresses, 1896, huile sur toile (51 x 151 cm), Musée royal fin de siècle, Bruxelles

Peut-être le parallèle que je vais faire est-il sans objet, mais il m’a tout de suite évoqué une autre peinture, l’Oedipe et le sphinx de Gustave Moreau.

Gustave Moreau, Oedipe et le sphinx, 1864, huile sur toile (206 x 105 cm), Metropolitan Museum

Le sphinx, ou plutôt la sphinge (c’est une femelle, d’autant plus redoutable et mauvaise ! ) est un monstre dangereux et meurtrier qui tue les hommes lorsqu’ils ne parviennent pas à résoudre son énigme. Gustave Moreau le rappelle avec la main et le pied d’un agonisant, dans le bas de son tableau.

Et pourtant, dans ces deux oeuvres, cette créature n’est pas le personnage le plus redoutable.

Le tableau de Khnopff est parfois appelé Le sphinx, mais il est plus souvent désigné par le titre Caresses. En effet le monstre y frotte doucement son visage contre celui de l’homme placé à ses côtés. Alors que la créature ferme les yeux avec confiance, le jeune voyageur observe avec froideur, et bien qu’il soit penché vers elle, il garde les muscles tendus, et le poing serré sur son bâton fièrement dressé, posant au héros inflexible.

Ce renversement est plus évident encore chez Gustave Moreau : le sphinx pourrait déchirer le torse nu du jeune homme mais elle ne sort pas les griffes, elle est tout en courbes et en retenue, fascinée par le visage du héros qui la domine, droit, froid, hautain et sûr de son pouvoir. Comme l’autre héros, il tient un bâton. Ici, il s’agit en fait d’une lance ; quoique placée la pointe en bas, elle rappelle cependant qui possède la force et en qui réside le danger.

Qui est le monstre ? Qui est la victime ? Qui est le héros ? Peut-être tous ces personnages sont-ils simplement profondément humains, quelle que soit leur apparence, dans leur ambiguïté, leurs orgueil, leur défiance et et leurs peurs.

Gustave Moreau, Oedipe et le sphinx : http://www.metmuseum.org/art/collection/search/437153

Fernand Khnopff, Des caresses : https://www.fine-arts-museum.be/fr/la-collection/fernand-khnopff-des-caresses?artist=khnopff-fernand-1

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Let the sunshine in

Avec le printemps, c’est le soleil qui revient. Un soleil bienfaisant qui réchauffe à la fois l’air ambiant et les coeurs.
Bien que Baudelaire soit plutôt le poète du brouillard et de la nuit, il a lui-même consacré un texte au soleil. Bien qu’il le qualifie de « cruel », il lui reconnaît bien des vertus : source de vie, de jeunesse, d’inspiration et d’allégresse, il est l’astre qui dissipe les chagrins et fait éclore les fleurs et les poèmes.
Profitez donc des belles journées actuelles pour aller vous promener au soleil en récitant quelques vers.

Van Gogh, Verger en fleurs, 1889

                           Le soleil
Le long du vieux faubourg, où pendent aux masures
Les persiennes, abri des secrètes luxures,
Quand le soleil cruel frappe à traits redoublés
Sur la ville et les champs, sur les toits et les blés,
Je vais m’exercer seul à ma fantasque escrime,
Flairant dans tous les coins les hasards de la rime,
Trébuchant sur les mots comme sur les pavés
Heurtant parfois des vers depuis longtemps rêvés.
Ce père nourricier, ennemi des chloroses,
Éveille dans les champs les vers comme les roses ;
Il fait s’évaporer les soucis vers le ciel,
Et remplit les cerveaux et les ruches de miel.
C’est lui qui rajeunit les porteurs de béquilles
Et les rend gais et doux comme des jeunes filles,
Et commande aux moissons de croître et de mûrir
Dans le cœur immortel qui toujours veut fleurir !
Quand, ainsi qu’un poète, il descend dans les villes,
Il ennoblit le sort des choses les plus viles,
Et s’introduit en roi, sans bruit et sans valets,
Dans tous les hôpitaux et dans tous les palais.
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