Mal de mère

Gary, La promesse de l’aube

J’avais lu La promesse de l’aube il y a déjà plus de quinze ans et j’avais beaucoup aimé cette oeuvre. La récit de sa jeunesse et de la relation complexe que Gary entretenait avec sa mère, à la fois étouffante et indispensable, m’avait tout à la fois attendrie, amusée et irritée.

Ou plus exactement, ce sont les deux premières parties de l’oeuvre qui m’avaient beaucoup plu, les pages consacrées à l’enfance en Pologne et à l’adolescence niçoise, car la troisième, qui racontait la formation militaire de l’auteur et ses années de guerre, m’avait nettement moins intéressée. Cependant je gardais un excellent souvenir du style de Gary, de son humour désabusé et de son autodérision, et bien sûr, j’étais restée marquée par la ruse finale de sa mère.

J’ai repris le livre récemment et je n’ai pas été déçue : je l’ai même trouvé bien plus riche que lors de ma première lecture.

La mère de Gary m’a semblé plus exaspérante encore, et souvent ridicule, mais surtout admirable dans ses sacrifices et cet amour fou qu’elle voue à son fils, cette foi d’airain dans l’accomplissement d’un destin hors du commun et dans le génie de son enfant.

Quant à Gary, il m’a parfois émue aux larmes. J’avais oublié les pauses régulières dans le récit où l’auteur déjà mûr dresse le bilan des moments vécus et analyse son passé. Il se dégage de ces passages une profonde humanité. Chaque phrase est à la fois sensible, tendre, nostalgique, douloureuse et résolument tournée vers l’espoir.

Rien ne peut combler l’absence de tous les proches et les compagnons que Gary a perdus et dont ils imagine la présence autour de lui. J’avais oublié ces pages presque crépusculaires mais avec cette humanité profonde qui le caractérise, l’auteur trouve dans ces souvenirs qui lui pèsent et qui pourraient l’écraser la force de lutter contre la bêtise et la méchanceté du monde, ainsi qu’il l’avait promis, tout enfant, à sa mère.

Et c’est vers elle que chaque mot est tourné, à elle qu’ils sont adressés en un hommage et un sanglot vibrants, à cette mère excentrique et trop aimante dont la mort l’a laissé assoiffé, avide d’une source à jamais tarie.

« Avec l’amour maternel, la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais. On est obligé ensuite de manger froid jusqu’à la fin de ses jours. Après cela, chaque fois qu’une femme vous prend dans ses bras et vous serre sur son cœur, ce ne sont plus que des condoléances. On revient toujours gueuler sur la tombe de sa mère comme un chien abandonné. Jamais plus, jamais plus, jamais plus. Des bras adorables se referment autour de votre cou et des lèvres très douces vous parlent d’amour, mais vous êtes au courant. Vous êtes passé à la source très tôt et vous avez tout bu. Lorsque la soif vous reprend, vous avez beau vous jeter de tous côtés, il n’y a plus de puits, il n’y a que des mirages. Vous avez fait, dès la première lueur de l’aube, une étude très serrée de l’amour et vous avez sur vous de la documentation. Partout où vous allez, vous portez en vous le poison des comparaisons et vous passez votre temps à attendre ce que vous avez déjà reçu. »

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Gaël Faye, Petit pays

Le petit pays, c’est le Burundi, où vit Gaby, un garçon d’une dizaine d’années. Fils d’un entrepreneur français et d’une Rwandaise, il mène une existence tranquille dans un riche quartier de Bujumbura, entouré de sa famille et de sa petite bande de copains.

Sa vie est simple et heureuse, centrée sur l’impasse où il vit, ainsi que ses amis, et où résonnent les cris de leurs jeux insouciants dans l’odeur de la citronnelle et l’ombre délicieuse des manguiers.

Mais au début des années 1990, même les enfants les plus protégés ne peuvent ignorer la haine entre Hutus et Tutsis. Bien que son père refuse que l’on parle de politique devant sa soeur et lui, Gaby aperçoit parfois des corps dans la rue, et il surprend des bribes de conversations inquiétantes chez sa grand-mère. Comme lui, la famille de sa mère vit au Burundi, ayant fui les progroms contre les Tutsis des années 1960, mais ses membres rêvent de retourner au Rwanda, leur pays d’origine, « pays de lait et de miel » dont ils gardent une incurable nostalgie.

La tranquillité légère de Gaby se désagrège progressivement avec la séparation de ses parents, le déclenchement de la guerre civile et le génocide rwandais qui font éclater la bulle protectrice de son univers rassurant.

Un roman magnifique, qui nous jette parfois au coeur d’événements terribles mais nous parle aussi de la perte de l’enfance, et dont la justesse et la sensibilité m’ont profondément marquée.

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Les naufragés de l’île Tromelin

Certaines îles font rêver mais d’autres sont de véritables lieux de cauchemar. C’est le cas d’un minuscule bout de terre affleurant dans l’Océan Indien. Dans Les naufragés de l’île Tromelin, Irène Frain raconte l’histoire vraie d’une soixantaine d’esclaves abandonnés sur ce caillou d’un kilomètre carré.

En 1761, un navire français fit naufrage sur l’île, entourée d’une dangereuse barrière de corail. Avec les débris de leur bateau, les marins, aidés des esclaves malgaches, construisirent une embarcation. Mais celle-ci était trop petite pour tous les rescapés et seuls les blancs y trouvèrent place, promettant cependant aux esclaves délaissés de revenir au plus vite. L’expédition de secours n’arriva que quinze ans plus tard.

Une expédition d’étude historique et archéologique menée par Max Guérout a tenté de comprendre comment les quelques survivants avaient pu résister plusieurs années aux terribles conditions de l’île.

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Un air de liberté

Jean-Christophe Rufin, Le tour du monde du roi Zibeline

Lorsque l’on pense aux explorateurs du XVIIIème siècle, les noms de Bougainville, Cook et La Pérouse nous viennent à l’esprit, mais qui connaît Maurice Beniowski ? Cet homme, l’un des plus grands aventuriers de son temps, connut pourtant un destin extraordinaire et la publication posthume de ses mémoires lui valut une grande célébrité. Je n’avais pourtant jamais entendu parler de lui avant de lire Le roi Zibeline de Jean-Christophe Rufin, une biographie romancée de ce personnage exceptionnel.

Aristocrate hongrois, combattant autrichien, patriote polonais, prisonnier en Sibérie, colonel français et roi malgache, Maurice Beniowski surgit de l’oeuvre de Rufin comme un être avant tout épris de liberté. Au fil des pages, le petit garçon falot des origines devient un jeune homme ouvert aux idées des Lumières, un capitaine idéaliste et charismatique, un prisonnier fier et estimé de ses geôliers, et surtout un aventurier. Du Kamtchatka au Japon, de Formose à Paris, et de l’Amérique à Madagascar, le héros échappe à ses origines, à la tyrannie de son père, aux prisons et à ses propres préjugés grâce à sa détermination, à son courage et à la rencontre de la belle Aphanasie, aussi intrépide et affranchie que lui.

Pour échapper aux longues soirées d’hiver qui approchent, lisez ce roman qui vous ouvrira de vastes espaces et des routes toujours nouvelles vers l’aventure et la liberté de construire sa vie.

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La gourmandise, un péché salvateur !

Quitter les Enfers (3)

La gourmandise est un vilain défaut ; nous l’avons tous entendu à chaque fois que nous regardions de trop près un dessert au chocolat … Pour les chrétiens, la gourmandise est même l’un des sept péchés capitaux, l’un de ceux qui font de vous une très très mauvaise personne, qui vous détourne de Dieu, et vous mène droit en enfer, et c’est bien fait pour vous, âmes impies !

Jacques Callot, La gourmandise

Cependant dans ma mythologie personnelle, toute imprégnée desdits desserts au chocolat, la gourmandise occupe une place beaucoup plus intéressante et utile. J’en trouve des traces jusque dans les légendes grecques antiques, en particulier dans une grande histoire d’amour, celle de Psyché.

Canova, Psyché ranimée par le baiser de l’Amour

Comme Orphée qui voulait retrouver son épouse défunte, c’est par amour que Psyché entreprit le voyage jusqu’aux Enfers. Ni musicienne virtuose comme ce dernier, ni héroïne aux bras d’acier comme Hercule, elle dut ruser pour échapper aux périls du monde souterrain et à ses redoutables créatures. Au lieu de se servir d’une qualité ou d’un don particulier pour vaincre les gardiens des Enfers, elle s’aida d’une de leurs faiblesses : la gourmandise !

Mais revenons un peu en arrière. Trop belle, Psyché avait provoqué la jalousie d’Aphrodite, qui avait envoyé Eros pour la punir mais celui-ci était tombé amoureux de la jeune femme. Ils s’étaient mariés et filaient le parfait amour mais les déesses ont de la suite dans les idées et sont persévérantes dans leurs haines, et Aphrodite parvint à les séparer. Psyché dut alors affronter de multiples épreuves pour apaiser cette dernière et retrouver celui qu’elle aimait. Après plusieurs aventures, la déesse imposa à Psyché de se rendre au royaume des morts, où elle demanderait à Perséphone, la reine des Enfers, un petit flacon de son philtre de beauté …

Natoire, Psyché obtenant de Proserpine l’élixir de beauté

La malheureuse allait se précipiter du haut d’une tour pour se tuer (et mettre un terme à ses souffrances tout en gagnant le lieu prescrit), lorsque ladite tour (mais oui, m’sieurs-dames !) lui donna quelques conseils fort avisés. Gourmands incorrigibles et futurs damnés, prenez note.

Il suffisait finalement de se munir de deux pièces de monnaie et d’un bon gâteau au miel et aux somnifères. En effet, Charon, qui fait traverser le Styx aux morts, réclame un prix pour son passage (d’où cette coutume de placer une obole dans la bouche des défunts) ; avec ses deux pièces, la belle Psyché put donc se payer un aller-retour ! Quant au gâteau, il lui permit d’endormir Cerbère et de filer avec le philtre sans être dévorée.

Edmond Dulac, Psyché et Cerbère

Il n’est finalement pas si difficile de fuir le monde des morts ou de vaincre un monstre, pour peu qu’on ait quelques douceurs dans ses poches. N’hésitez plus, sauvez votre âme en courant chez le pâtissier ou le chocolatier le plus proche !

Pour les curieux, les amoureux et les amateurs de beaux bouquets de fleurs, voici un lien vers un autre tableau représentant Eros et Psyché.
Pour les adeptes des salles de musculation, quelques lignes sur Hercule.
Et pour les mélomanes et les veufs ou veuves inconsolables, une page sur Orphée.

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